seguretat, llibertat, identitat, la fòrmula Meloni

Meloni au centre


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Après l’Italie, Meloni veut prendre Florence 

...Un sondage publié dans le Corriere della Sera vient de provoquer un choc. Aux élections municipales florentines qui se déroulent la semaine prochaine en même temps que les Européennes, la candidate du Parti démocrate n’a que trois points d’écart au premier tour avec le candidat soutenu discrètement mais solidement par Giorgia Meloni.

Ce n’est pas une petite affaire. Si Florence tombe, la Toscane, dernière région rouge du centre de l’Italie, pourrait également tomber. Ce serait une révolution. Un nouveau pic dans l’irrésistible ascension de Giorgia Meloni et de son petit groupe de fidèles à la tête d’un pays où les régions et les villes disposent de vrais pouvoirs.

Mais ce qui rend cette histoire encore plus remarquable, c’est son personnage principal: Eike Schmidt. 

L’arme de Meloni pour dégager la gauche de Florence est un historien de l’art, spécialiste de la sculpture baroque, conservateur de la National Gallery of Art et du J. Paul Getty Museum, ancien directeur des Offices.

Cet allemand de bonne famille, né en 1968 à Fribourg-en-Brisgau—la ville de Martin Heidegger, dont la maison côtoyait celle des Schmidt—est un polyglotte cosmopolite, naturalisé italien l’année dernière, qui a vécu entre Los Angeles, Naples, Londres et Washington.

C’est avec lui que nous avons rendez-vous ce matin. 

Nous sommes sur le point de réaliser le premier grand entretien avec cet animal politique encore peu identifié—il aime se définir comme «un centriste aristotélicien»—mais qui mérite d’être étudié de près pour cerner le secret de la recette Meloni:

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Je constate que certains points de mon programme sont en phase—non seulement au niveau local mais aussi au niveau national—avec les idéaux de la droite: je pense à la sécurité et à la dignité, mais aussi aux libertés individuelles et à la liberté d’entreprendre. Un thème qui—soit dit en passant—était déjà cher à Aristote.

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En reliant audacieusement la théorie critique de Max Horkheimer et Theodor Adorno avec la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist et le néoconservatisme de Roger Scruton, Eike Schmidt propose d’affirmer une identité européenne fondée sur «une idée profondément culturelle».

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Ceux qui ont construit l’Europe après la Seconde Guerre mondiale avaient une vision culturelle et catholique du continent. C’était l’Europe d’Alcide De Gasperi, un catholique qui, entre autres, parlait couramment non seulement le latin mais aussi l’allemand; de Robert Schuman, également catholique, qui parlait non seulement le français mais aussi l’allemand; et de Konrad Adenauer, catholique comme les deux autres. Ce dernier, outre le latin, parlait naturellement l’allemand—mais sans doute moins bien que les deux autres car avec un fort accent rhénan. 

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«L’Allemand» de Meloni parle italien d’une manière impeccable. Mais au long de notre conversation se glissent dans ses propos les traces d’un accent hongrois—celui de Viktor Orbán.

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La conviction des fondateurs de l’Europe était fondée sur le potentiel d’un Occident sortant du totalitarisme et se rebellant contre le nazisme et le fascisme mais aussi contre le totalitarisme soviétique. Au fil des décennies, cette idée s’est perdue. Pour beaucoup, l’Europe est devenue une machine purement économico-politique—économique d’abord, politique ensuite. Compte tenu de l’extrême diversité des partis, même ceux qui sont politiquement alliés, de nombreuses décisions semblent nécessairement fragmentées. Elles ne sont pas guidées par une vision commune. C’est là le vrai problème de l’Europe: elle manque d’une vision culturelle commune. Elle ne pourra pas la trouver en disant simplement: «donnons quelques milliards aujourd’hui à l’Espagne, demain à la Pologne et après-demain à l’Italie.»

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SOURCES

Eike Schmidt : « l’Allemand » de Meloni qui veut conquérir Florence. Une conversation exclusive.

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Sécurité, liberté, identité 

À Florence, l’alliage entre libéraux, conservateurs et extrême droite, ce «grand recentrement» décrit dans nos pages par Olivier Roy, semble en cours.

 

La presse italienne et le monde politique florentin ont d’ailleurs beaucoup commenté l’ouverture que Schmidt a voulu marquer dans notre entretien à l’ancien maire de Florence Matteo Renzi et à ses fidèles…

Vue de Bruxelles, à quelques jours des élections européennes, la vocation hégémonique continentale de ce discours devient de plus en plus évidente. 

Mais ces trois coordonnées—sécurité, liberté, identité—permettent déjà d’expliquer avec précision l'essor de Giorgia Meloni dans l’électorat centriste, libéral et populaire italien. 

 

Comme l’a démontré Jean-Yves Dormagen dans une étude extrêmement fouillée consacrée à la structuration du vote qui l’a portée au pouvoir lors des élections parlementaires italiennes de 2022:

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Le parti de Giorgia Meloni se nourrit, en réalité, principalement de mouvements de voix à l’intérieur de l’électorat de la droite. Il capte ainsi près de la moitié du vote Salvini de 2018 (45%) et plus du tiers de celui de Forza Italia, le mouvement conduit par Silvio Berlusconi.

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Le cocktail électoral Meloni finit par ressembler à la «coalition trumpienne».

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Ouvriers très anti-immigration, bourgeoisie anti-assistanat, secteurs en demande de protectionnisme et d’autorité, etc.

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Dans les villes toscanes du début de la Renaissance, on pensait avec inquiétude que celui—ou celle—qui parviendrait à contrôler la peur deviendrait maître du jeu.

Dans un monde cassé, après une décennie d’instabilité politique, Meloni incarne le retour à une forme particulière de stabilité. Presque deux ans après son arrivée au pouvoir, elle peut compter sur un soutien populaire important. 

 

La force du RN de Jordan Bardella repose-t-elle également sur ces bases?

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SOURCES

Le grand recentrement par Olivier Roy

Comment se structure l’électorat italien ? 16 cartes, 34 graphiques par Jean-Yves Dormagen

«L’Italie désigne pour moi un rapport politique au monde» par Patrick Boucheron

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«Romaniser les Barbares»

Giorgia Meloni—surtout quand elle est en difficulté ou ne parvient pas à se contrôler—parle avec un accent particulier: un fort accent romain. 

 

C’est un fait assez rare pour être souligné: en Italie l’accent de la capitale n’est pas perçu comme un accent «neutre», il a même une connotation négative, entre la grossièreté et l’impolitesse, ce qui fait que même les Romains l’évitent. 

Pour comprendre la spécificité de Giorgia Meloni, il faut donc quitter Florence et retourner là où tout a commencé.

 

Rome.

 

Pour l’instant, nous éviterons le centre, ses ruines magnifiques, ses touristes, ses terrasses. Dans l’immense étendue de la capitale—ses 1 285 km², soit presque dix fois plus que la superficie de Paris—nous devons nous détourner un temps du Palais Chigi pour aller au Municipio IX. 

 

Espaces périurbains, campagne latine. Béton, tatouages, sangliers. Le poète aurait glosé:

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Nouveau venu qui cherches Rome en Rome

Et rien de Rome en Rome n'aperçois…

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C’est ici que la présidente du Conseil a commencé sa carrière politique après une jeunesse militante dans des groupuscules héritiers du Parti fasciste italien, en gagnant à un peu plus de vingt ans les primaires pour devenir conseillère de la province de Rome. 

Des marges de cette urbs étendue, Meloni commence alors un cursus honorum qui paraît presque parfait. Elle sera la plus jeune vice-présidente de la Chambre des députés, la plus jeune ministre sans portefeuille du quatrième gouvernement Berlusconi. Aujourd’hui, elle est la plus jeune—et la première—présidente du Conseil des ministres. 

 

Mais les pièces de la vie politique italienne ne se déplacent pas sur un échiquier plat et stable, elles sont portées et parfois englouties par un espace strié. Ennio Flaiano, le plus grand moraliste italien du XXe siècle, notait qu’ici: «la ligne la plus courte entre deux points est l'arabesque.»

 

Depuis la crise économique qui a contribué à mettre fin au dernier gouvernement Berlusconi, l’Italie a connu une décennie d’intensité politique maximale. Des figures politiques aussi différentes que Matteo Salvini ou Mario Monti, Matteo Renzi ou encore Mario Draghi et Beppe Grillo se sont succédé d’une manière vertigineuse, dans leur extrême diversité, en représentant des forces sociales, des positionnements géopolitiques et des styles politiques radicalement différents. 

 

Ils arrivaient à Rome de l’extérieur, avec un mandat populaire fort et une promesse radicale: tout changer.

 

Tous ont été affaiblis, très vite, par un exercice relativement court du pouvoir. En perdant la confiance du Parlement en moins de deux ans, pour la plupart en moins d’un an, ils ont dilapidé un soutien populaire parfois extrêmement important.

 

Ils arrivaient à Rome pour changer l’Italie. Rome les a engloutis.

 

Giorgia Meloni, la Romaine qui promet de ne rien changer, de ne pas toucher à l’euro, ni à l’alliance atlantique—est en train de réussir le pari inverse.


En réfléchissant sur ce processus énigmatique, l’un des plus subtils connaisseurs de l’histoire politique romaine, Giovanni Orsina, a écrit dans l’avant-dernier volume Gallimard du Grand Continent ces lignes qu’il faut méditer aujourd’hui:

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La marée populiste ne recule pas parce qu’elle disparaît, mais parce qu’elle entre dans les institutions pour s’y installer. Elle devient chronique, en somme. Comme les «barbares» populistes n’ont pas la force de démolir l’ordre établi, mais qu’ils sont aussi trop nombreux et trop bruyants pour être ignorés, l’affaire n’a qu’une issue possible: que ces barbares soient «romanisés», c’est-à-dire ravalés et intégrés dans les mécanismes du pouvoir.

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Et si Bruxelles devenait la nouvelle Rome?

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SOURCES

Politique, technocratie et mondialisation à l’épreuve des guerres culturelles par Giovanni Orsina

LA LETTRE DU DIMANCHE
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S06/E22 - 1er juin 2024