quand l’ennemi nous désigne

LA LETTRE DU DIMANCHE
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S07/E23 - 07 juin 2025

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Quand l’ennemi nous désigne

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Lire le Tsar

On connaît certaines lectures de Vladimir Poutine.

 

S’il lit Alexandre Soljenitsyne, on peut en revanche se demander si Hemingway et son sublime roman L’Adieu aux armes font toujours partie de ses œuvres préférées—comme il le déclarait encore dans un entretien en 2011.

 

Cependant on sait que le président de la Russie est un lecteur peu rigoureux de la philosophie orthodoxe et slavophile du XXe siècle.

 

Ivan Iline, Lev Goumilev, Nicolas Berdiaev.

 

Parmi les vivants, le président russe assure qu’il lit—surtout—Sergueï Karaganov.

 

Crâne totalement rasé, lunettes transparentes aux montures en or et écailles, habits luxueux rigoureusement sur mesure, le directeur du Conseil de politique étrangère et de défense est une figure évidemment puissante, absolument inquiétante, taillée pour des temps étranges et troubles—violents, brutaux.

 

Systématiquement, depuis plusieurs années, il conçoit une guerre et il nous désigne comme ses ennemis.

 

Depuis l’invasion de 2022, il a contribué à définir une stratégie planétaire pour tourner la page de l’histoire européenne de la Russie et mobiliser la majorité du monde contre l’Occident.

 

Depuis quelques mois, il appelle Poutine à bombarder le Reichstag et à frapper le territoire de l’Union avec des frappes nucléaires.

 

En étudiant ce théoricien influent au cœur des jeux de pouvoir des institutions russes apparaissent clairement les orientations les plus profondes et dangereuses de la Russie contemporaine.

 

C’est pour cette raison qu’après avoir traduit, contextualisé et commenté ses principales publications—grâce notamment à l’aide précieuse de Marlène Laruelle et Guillaume Lancereau—, nous avons décidé de l’interroger.

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Crédits : Sergueï Karaganov lors de la XXXIIe Assemblée du Conseil de politique étrangère et de défense il y a un an. ©Dmitry Lebedev

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L’Étranger proche

Depuis Eltsine, Sergueï Karaganov a contribué à façonner la politique internationale de la Russie post-soviétique en occupant des fonctions officielles—auprès du président russe et du ministre des affaires étrangères—et d’autres plus informelles—il sera même membre de la Trilatérale—, tout en devenant l’une des cautions intellectuelles les plus suivies et écoutées par le Kremlin.

 

En 1992, alors qu’il a quarante ans, il contribue à formuler une idée radicale qui constituera l’architrave du système international poutinien.

 

Pour enrayer l’effondrement géopolitique de la Russie provoqué par la dissolution de l’URSS, il faut tenir à tout prix sur un point. 

 

Le Kremlin doit devenir le défenseur féroce et intraitable des droits des Russes ethniques que l’effondrement soviétique a dispersé hors du territoire russe.

 

C’est un moment fondateur.

 

La souveraineté russe se trouve ainsi projetée dans un étranger proche.

 

Le monde russe se construit comme une nouvelle représentation géopolitique qui a déjà une forme impériale.

 

Les droits de l’homme se trouvent ainsi arsenalisés—une notion qui n'existe pas encore, mais qui deviendra bientôt indispensable pour décrire l’action de la Russie.

 

Dans les territoires anciennement placés sous le joug soviétique, l’influence russe s’étendra progressivement comme un garrot.

 

Cette idée puissante structure l’action de Primakov—le puissant ministre de Affaires étrangères dont Karaganov sera l’un des plus proches collaborateurs. 

 

C’est avec lui que Karaganov systématise cette doctrine.

 

C’est le début d’une grande transformation.

 

À partir de ce point, la carte des terres de sang est de nouveau marquée de rouge.

 

Et c’est dans ce mouvement que Poutine va trouver son élan.

 

Karaganov a été parmi les premiers à penser la forme d’une Russie sans frontières

 

Aujourd'hui, il est l'un des rares à reconnaître les effets de cette opération et à s'en réjouir:

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La guerre nous a été extrêmement bénéfique. 

 

Il est tragique que ce résultat ait dû coûter la vie à la fine fleur du pays, mais cette guerre nous a permis de rompre rapidement avec nos derniers restes d’eurocentrisme et d’occidentalocentrisme.

 

En attirant le feu sur nous, nous éliminons finalement cette élite consumériste qui a définitivement quitté la Russie, nous restaurons notre propre identité, dans ses aspects à la fois traditionnels et réactualisés, tout en nous tournant résolument vers le Sud et l’Est, là où se trouvent les sources extérieures de notre civilisation et de notre prospérité future.

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Karaganov ne parle pas d’opérations spéciales et n’emploie pas d’autres périphrases.

 

La guerre est la seule véritable matrice de la Russie de Poutine.

 

C’est ce qu’il reconnaît à la fin de l’entretien, lorsqu'il nous confie:

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À l’heure actuelle, un processus accéléré de renaissance spirituelle, morale et intellectuelle est à l’œuvre en Russie, en très grande partie grâce à la guerre.

 

On peut regretter que ce processus n’ait pas été en mesure de voir le jour par d’autres moyens. Toutefois, la Russie est un pays de guerriers, elle n’a jamais su vivre hors de l’état de guerre. 

 

Faire la guerre est dans les gènes des Russes. 

C’est pourquoi, dès que la menace est devenue palpable, nous nous sommes unis, nous avons surmonté nos divisions et rassemblé nos forces.

Il est tragique que, pour cela, nous devions payer le tribut du sang—la vie de nos fils. 

Mais l’histoire est tragique.

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SOURCES
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Majorité mondiale

L’entretien s’achève sur une révélation, il commence avec une pique sanglante.

 

Le grand architecte de la géopolitique poutinienne se moque, dans un style brusque et brillant, de Vladislav Sourkov, le conseiller déchu qui fut autrefois le mage du Kremlin, en le traitant grosso modo d’imbécile:

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Je n’ai pas pour habitude de commenter les déclarations de mes collègues, mais il me semble qu’il est parfaitement idiot de poser la question en ces termes. 

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La divergence entre ces deux proches collaborateurs de Poutine n’a sans doute jamais été aussi grande.

 

Alors qu’il était assigné à résidence, Sourkov articulait des critiques sophistiquées de certaines orientations russes contemporaines, se perdant dans des rêveries improbables d’un «Nord global» arrimant la Russie aux États-Unis et à l’Europe. 

 

Entre une prestigieuse conférence internationale avec Lavrov et une leçon magistrale à la faculté d'économie mondiale et d'affaires internationales qu’il préside, Karaganov construisait de son côté les conditions idéologiques d’une alliance de la Russie avec le «Sud global».

 

Selon lui, ni l'Amérique ni l’Occident ne se trouvent plus vraiment au centre du système international—il est urgent pour la Russie de s’isoler de l’Europe pour s’articuler au reste du monde.

 

Vue à travers le prisme déformant de l’occidentalisme d’Avishai Margalit et de Ian Buruma, la tendance profonde du XXIe siècle n’est pas la propagation de la démocratie ou la mondialisation, mais la révolte contre l’Occident.

 

Comme nous le montrions dans une étude synthétique du dernier rapport annuel du V-Dem Institute, il y a pour la première fois depuis plus de 20 ans plus d’autocraties que de démocraties dans le monde.

 

Après «l'étranger proche», la Russie doit donc construire une stratégie visant cette «majorité mondiale».

 

Pour concevoir cette insurrection planétaire en fonction anti-occidentale, Sergueï Karaganov a dirigé en 2023 un groupe d’experts qui ont produit un influent rapport de 55 pages—nous l’avons traduit et commenté ligne à ligne.

 

Leur constat commun et le récit qu’ils parviennent à articuler s’exportent à l’échelle planétaire et s'introduisent au sein de nos sociétés comme une étincelle qui met le feu à la steppe.

 

La mondialisation libérale a été une fièvre hégémonique. 

 

La dernière tentative occidentale d’organiser la planète a été son ultime échec.

 

Or, selon Karaganov:

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La majorité mondiale doit aider la classe politique étrangère américaine à se remettre de la maladie hégémonique mondialiste des années d’après-guerre, en particulier des trente dernières années.

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C’est la que Donald Trump joue un rôle historique:

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Trump est un nationaliste américain qui présente certaines caractéristiques du messianisme traditionnel aux États-Unis. 

 

S’il peut parfois surprendre c’est qu’il a été vacciné contre la vermine mondialiste-libérale des trois ou quatre dernières décennies.

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La profonde convergence entre Xi et Poutine prend ici forme.

 

Aider, avec une patte d’ours—mais avec un levier inédit.

 

La puissance industrielle chinoise transforme en un lointain souvenir la supériorité militaire et technologique dont jouissaient les Alliées à la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

 

Si le containment de la Russie a pu fonctionner—et encore—cette stratégie devient caduque face à une alliance large, pilotée par la Chine, ancrée sur une majorité mondiale.

 

C’est le pari de Karaganov qui se moque de tous ceux qui pensent qu’il serait encore possible pour la Maison-Blanche d’éloigner la Russie de la Chine, en se rapprochant du Kremlin, dans une sorte de Kissinger in reverse:

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La rupture de la Russie avec la Chine serait absurdement contre-productive pour nous. 

 

Contrairement à ce que certains peuvent rapporter, les membres de l’administration Trump du premier mandat avaient tenté de nous persuader d'agir ainsi, mais ils comprennent aujourd’hui que la Russie n'acceptera jamais de se séparer de la Chine.

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Comme souvent pour ce politologue né dans une famille d’artistes, n’hésitant jamais à forger ses propres notions à partir de la poésie et de l’imaginaire, Karaganov devient ici le mythographe au service d’une nouvelle idée fixe:

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Nous devons mettre un terme à notre odyssée occidentale et européenne.

La Russie doit se tourner vers la Sibérie et la poursuite de l’isolationnisme envers tout ce qui vient de l’Occident.

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Le thème d’un recentrement de la Russie vers la Sibérie existe depuis le XIXe siècle et a été réactivé par des figures clefs de la pensée russe plus récente comme Alexandre Soljenitsyne et, moins connu, Vadim Tsymbursky. 

 

Pour eux, la redécouverte de l’identité sibérienne de la Russie est une garantie de renouveau national, permettant de se détourner des errements de l’occidentalo-centrisme.

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La Russie ne serait pas devenue un grand empire et n’aurait probablement pas survécu dans la plaine russe, attaquée au Sud, à l’Est et à l’Ouest, sans le développement de la Sibérie et de ses innombrables ressources.

 

Pour poursuivre son virage vers l’Est via l’Extrême-Orient, qui n’est que partiellement réussi, la Russie a besoin d’une nouvelle stratégie sibérienne nationale globale, qui nécessiterait d’aller de l’avant, mais aussi de «revenir» à la période romantique du développement de la région transouralienne. 

 

La Russie doit être «sibérianisée», en déplaçant son centre de développement spirituel, politique et économique vers l’Oural et l’ensemble de la Sibérie (et pas seulement la partie pacifique). 

 

La route maritime du Nord, la route de la soie du Nord et les principales routes terrestres Nord-Sud doivent être rapidement développées. 

 

Les pays d’Asie centrale, riches en main-d’œuvre mais pauvres en eau, doivent être intégrés dans cette stratégie.

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Cette «sibérisation» de la Russie relève tout simplement de l’incantation, comme le souligne Guillaume Lancereau dans son commentaire:

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La population russe dans son ensemble se déplace d’Est en Ouest, abandonnant graduellement la Sibérie, l’Arctique et l’Extrême-Orient pour s’installer dans les régions européennes du pays.

 

La Sibérie reste ainsi aujourd'hui écartelée entre des pôles d’extraction d’hydrocarbures, dont l’auteur préfère ne pas toucher mot pour bien souligner que sa vision le porte au-delà des villes moroses où les jeunes hommes reviennent en cercueil du front ukrainien et des villages vivotant ou agonisant.

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Les plans des empereurs négligent souvent les sociétés—c’est là que s’ouvre toujours une brèche.

 

C’est pour cette raison qu’il faut lire et étudier méticuleusement les doctrines concurrentes.

 

Comprendre ce que les adversaires visent en nous ciblant—en s’adonnant à la manipulation et à la propagande, tout en arsenalisant des imaginaires puissants—reste une clef décisive pour la transformation géopolitique de notre continent. 

 

Lorsqu’il nous désigne, l’ennemi révèle également ce qui lui résistera.

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