Depuis Eltsine, Sergueï Karaganov a contribué à façonner la politique internationale de la Russie post-soviétique en occupant des fonctions officielles—auprès du président russe et du ministre des affaires étrangères—et d’autres plus informelles—il sera même membre de la Trilatérale—, tout en devenant l’une des cautions intellectuelles les plus suivies et écoutées par le Kremlin.
En 1992, alors qu’il a quarante ans, il contribue à formuler une idée radicale qui constituera l’architrave du système international poutinien.
Pour enrayer l’effondrement géopolitique de la Russie provoqué par la dissolution de l’URSS, il faut tenir à tout prix sur un point.
Le Kremlin doit devenir le défenseur féroce et intraitable des droits des Russes ethniques que l’effondrement soviétique a dispersé hors du territoire russe.
C’est un moment fondateur.
La souveraineté russe se trouve ainsi projetée dans un étranger proche.
Le monde russe se construit comme une nouvelle représentation géopolitique qui a déjà une forme impériale.
Les droits de l’homme se trouvent ainsi arsenalisés—une notion qui n'existe pas encore, mais qui deviendra bientôt indispensable pour décrire l’action de la Russie.
Dans les territoires anciennement placés sous le joug soviétique, l’influence russe s’étendra progressivement comme un garrot.
Cette idée puissante structure l’action de Primakov—le puissant ministre de Affaires étrangères dont Karaganov sera l’un des plus proches collaborateurs.
C’est avec lui que Karaganov systématise cette doctrine.
C’est le début d’une grande transformation.
À partir de ce point, la carte des terres de sang est de nouveau marquée de rouge.
Et c’est dans ce mouvement que Poutine va trouver son élan.
Karaganov a été parmi les premiers à penser la forme d’une Russie sans frontières.
Aujourd'hui, il est l'un des rares à reconnaître les effets de cette opération et à s'en réjouir: