Bulgària, potència antàrtica

inq États des Balkans se retrouvent ce lundi à Helsinki à l’occasion de la réunion annuelle du Traité sur l’Antarctique. Mais ils ne seront pas assis à la même table : la Bulgarie siègera au premier rang tandis que la Roumanie, la Grèce, la Turquie et la Slovénie seront reléguées derrière. Cela s’explique par leur statut différent au sein de l’organisation qui rassemble aujourd’hui 56 membres. La Bulgarie est l’une des 29 « parties consultatives », les 27 autres, simples signataires, n’ont que le droit de parole et pas de vote.

Depuis 1959, le Traité sur l’Atlantique défend le principe de non-souveraineté sur ces terres polaires et vise à les préserver de toute activité militaire et minière et à réguler le tourisme et la pêche. « Dans les faits, cet accord repose sur le principe de ’paix pour la science’ grâce à la coopération et à la gouvernance internationale dans cette région », rappelle Miguel Ángel Salazar Urrutia, doctorant au Centre de recherches internationales (CERI) de Paris et chercheur associé au Centre d’Études Hémisphériques et Polaires du Chili.

La Roumanie est devenue le premier pays balkanique à intégrer cette délicate diplomatie. En mars, le journal Fanatik relayait l’intention du gouvernement de créer un Institut des études polaires en vue de construire une base en Antarctique. Il est encore trop tôt pour savoir s’il s’agit d’un simple effet d’annonce ou d’une réelle ambition, d’autant que Bucarest n’a quasiment jamais utilisé la station que l’Australie lui avait prêtée entre 2005 et 2015.

« La Roumanie semble poursuivre une politique de prestige », estime aujourd’hui Miguel Salazar. Le processus promet néanmoins d’être compliqué : le Canada et la Biélorussie soumettent ainsi leur candidature pour la troisième fois cette année. Depuis 1992, seules la Bulgarie, l’Ukraine et la République tchèque sont devenues « parties consultatives », la dernière voilà déjà presque une décennie, en tant qu’État successeur de la Tchécoslovaquie.

Les ambitions de la Turquie

Membre de l’Institut universitaire européen de la mer à Brest et coautrice d’une géopolitique des pôles, Anne Choquet se demande si l’initiative roumaine est bien pertinente. « Est-il indispensable d’avoir une station pour mener des activités scientifiques ? Ne peut-on pas renforcer la coopération entre les différents États ? », s’interroge-t-elle. Avant de rappeler que « la très grande majorité des [quelque 80] stations se trouve sur la péninsule Antarctique, plus accessible et avec un climat moins rigoureux qu’ailleurs ». « Chaque chercheur rêve d’aller sur le terrain, mais il faut aussi en évaluer les conséquences environnementales et regarder s’il n’y a pas de redondance entre les programmes. »

Pas sûr que la Roumanie ait réellement les moyens de ses ambitions. Un programme antarctique permettant de revendiquer le statut de « partie consultative » se chiffre en dizaines de millions d’euros. D’autant que l’éloignement géographique est une faiblesse pour les pays européens, qui doivent nouer des partenariats avec l’une des cinq portes d’entrées reconnues que sont Punta Arenas (Chili), Ushuaïa (Argentine), Le Cap (Afrique du Sud), Hobart (Australie) et Christchurch (Nouvelle-Zélande) pour se rendre sur place.

Aujourd’hui, la Turquie apparaît comme le seul acteur balkanique capable de répondre à de tels défis. Signataire du traité en 1996, le pays n’a véritablement lancé son programme qu’en 2017 avec l’ouverture, sur l’île Horseshoe, d’une base saisonnière, l’objectif étant de la transformer en une station de recherche permanente. « La Turquie est de plus en plus active », confirme Anne Choquet, tandis que Miguel Salazar note « la méfiance » qu’un tel appétit suscite chez les parties consultatives. D’autant que la Turquie publie des articles scientifiques comme les balles tombent à Gravelotte... Au risque de laisser penser que la quantité prime sur la qualité.

Cette (sur)activité s’accompagne en tout cas de coopérations plutôt judicieuses, notamment avec la Bulgarie. En 2021, Ankara et Sofia ont concrétisé leur collaboration avec la signature d’un mémorandum entre l’Institut bulgare de l’Antarctique, le Conseil de recherche scientifique et technologique de Turquie et le Centre de recherche Marmara.

La (Grande) Bulgarie de l’Antarctique

La Bulgarie a justement été, dès 2009, le premier pays de la région à développer un travail de coopération. Jusque-là, le pays ne communiquait que de simples documents informatifs, alors que son programme antarctique est le plus abouti, et le plus ancien, des États balkaniques. Sofia a en effet signé le traité en 1978 et a ensuite construit deux refuges sur l’île Livingston, avec le soutien de l’URSS, qui sont devenus une base à part entière en 1993. La qualité de son activité scientifique a été récompensée par l’obtention du statut de partie consultative en 1998.

Baptisée Saint-Clément-d’Ohrid, du nom de ce saint revendiqué tant par les Bulgares que par les Macédoniens, cette base saisonnière se targue d’avoir l’édifice religieux le plus méridional au monde : une chapelle orthodoxe en bois. En 2015, lors de la réunion du Traité qui se tenait à Sofia, le pays avait d’ailleurs exposé une reproduction de cette fierté nationale.

En Antarctique, de nombreux lieux portent des noms bulgares, en vertu du privilège de nommer ces lieux revenant à ceux qui les découvrent. Et les autorités de Sofia font usage d’une toponymie qui semble révéler leurs penchants irrédentistes. Citant les exemples du Chili, de l’Argentine et du Royaume-Uni, Miguel Salazar rappelle que l’Antarctique faisait déjà l’objet d’une « appropriation coloniale » du temps de ses premiers explorateurs au XIXe siècle qui nommaient des rochers et des cairns dans une logique d’appropriation nationaliste.

En revanche, difficile de comprendre pour quelles raisons la Grèce et la Slovénie, ont tenu à ratifier le Traité, en 1987 et en 2019, tant leur implication sur le continent blanc est faible, pour ne pas dire inexistante. « Ljubljana n’a même pas ratifié le protocole de Madrid sur le volet environnemental », remarque Anne Choquet. Quant à Miguel Salazar, il sort de la réserve propre à la diplomatie antarctique : « C’est vrai qu’il y a beaucoup pays dont on se demande pourquoi ils sont là ».

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