Une enquête dévoile l’argent secret de l’ex-roi d'Espagne à Genève
Révélations: Juan Carlos 1er a reçu 100 millions de dollars sur un compte à la banque privée Mirabaud. Cadeau ou corruption? Le procureur Yves Bertossa enquête sur des soupçons de blanchiment d’argent.

Le voile se lève sur la fortune cachée à Genève par l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos 1er. Le 8 août 2008, alors que son pays s’enfonçait dans la crise financière, le souverain espagnol a reçu un cadeau aussi somptueux que secret: 100 millions de dollars, versés par le roi d’Arabie saoudite de l’époque, Abdallah.
Juan Carlos, qui avait alors le statut de chef de l’État et dont le train de vie était financé par le contribuable espagnol, s’est bien gardé de parler de cette somme à ses sujets. Et encore moins de la transférer au Trésor public de son pays.
Au lieu de cela, les 100 millions ont été discrètement déposés sur un compte ouvert à la banque privée Mirabaud au nom de la fondation Lucum, une entité panaméenne dont Juan Carlos 1er était l’unique bénéficiaire. Pendant plusieurs années, il a retiré de l'argent sur ce compte, puis en 2012, l’essentiel de la somme restante, soit quelque 65 millions d’euros, a été donné à l'ancienne maîtresse devenue «amie de cœur» du roi, la princesse Corinna zu Sayn-Wittgenstein. L’argent a été placé dans la filiale d’une autre banque genevoise, aux Bahamas.

Ces transactions, demeurées inconnues du public jusqu’à aujourd’hui, font l’objet d’une enquête pénale à Genève pour «soupçons de blanchiment d’argent aggravé». Ouverte en 2018, elle a été confiée au premier procureur Yves Bertossa, responsable de la section des affaires complexes. C’est ce qu’ont confirmé plusieurs sources proches du dossier à la «Tribune de Genève».
Bombe en Espagne
La procédure genevoise a été ouverte après la diffusion par les sites espagnols Ok Diario et El Español d’enregistrements de Corinna zu Sayn-Wittgenstein. Cette Danoise de 55 ans, ayant obtenu un titre de princesse grâce à son mariage avec un aristocrate allemand, y affirmait que le roi d’Espagne avait caché de l’argent à l’étranger et notamment à Genève. Un avocat de la place ainsi qu’un dirigeant de la société Rhône gestion étaient désignés comme les hommes de confiance de l’ancien monarque. La princesse affirmait aussi que Juan Carlos voulait réclamer une commission sur un contrat de ligne de train à grande vitesse en Arabie saoudite, octroyé à un consortium d'entreprises majoritairement espagnoles.
Ces enregistrements, datant de 2015 et apparemment réalisés à l’insu de la princesse, ont fait l’effet d’une bombe en Espagne. La justice espagnole a ouvert une enquête avant de la suspendre provisoirement, faute de preuves suffisantes. Seul le volet concernant la construction du train à grande vitesse est toujours en cours d’examen auprès du procureur anticorruption Luis Pastor.
Thèse audacieuse
À Genève, le procureur Yves Bertossa soupçonne un lien entre les 100 millions versés chez Mirabaud et la construction de la ligne de train entre La Mecque et Médine. En 2011, un consortium dominé par l’Espagne avait décroché ce contrat de plus de 6 milliards d’euros au nez et à la barbe des Français et de leur TGV. Les entreprises espagnoles avaient triomphé grâce à un rabais de 30%, consenti à la dernière minute sur le prix du contrat.

Juan Carlos a-t-il été payé pour convaincre les constructeurs espagnols de baisser leurs prix, permettant ainsi aux Saoudiens de payer leur train beaucoup moins cher?
La thèse est audacieuse, et rien n’est prouvé à ce stade. Dans une lettre adressée le 12 novembre à Yves Bertossa, les avocats de Corinna zu Sayn-Wittgenstein, Marc Bonnant et Caroline Schumacher, soulèvent un problème de chronologie. Pourquoi l’Arabie saoudite aurait-elle payé le roi d’Espagne en 2008 pour un contrat dont l’appel d’offres a été lancé en octobre 2009 seulement? Et s’il y avait eu corruption, ne seraient-ce pas les Espagnols qui auraient dû payer les dirigeants saoudiens pour obtenir le contrat, plutôt que l’inverse? L’idée que le roi d’Arabie saoudite «ait eu à rémunérer secrètement le roi d’Espagne en lien avec l’attribution de ce contrat [...] paraît intellectuellement difficile à comprendre», écrivent les deux avocats.
Un simple cadeau
«Les dates ne collent pas et le sens du versement n’est pas le bon», ajoute un proche du dossier. Selon lui, «il n’y a pas d’origine criminelle des fonds», et donc pas de blanchiment d’argent possible. D’autant qu’il n’y a aucun mystère sur l’origine des 100 millions: ils ont été versés directement sur le compte genevois de la fondation Lucum par le ministère saoudien des Finances.
Alors, ce versement était-il un simple présent de roi à roi, sans aucune contrepartie? C’est ce qu’ont affirmé les gérants de fortune genevois de Juan Carlos lors de leurs auditions. En 2008, l’ambassadeur saoudien à Washington, Adel al-Joubeir, aurait décrit les 100 millions versés à Juan Carlos comme un pur cadeau. Cette explication a convaincu la banque Mirabaud lorsqu’elle a reçu les fonds. Il faut dire que l’Arabie saoudite a la réputation d’arroser généreusement certains pays ou chefs d’État amis – c’était du moins le cas en 2008, alors que les prix du pétrole, dont le royaume regorge, étaient au plus haut.
Le roi éconduit
Pourtant, en 2012, les millions du roi d’Espagne commencent à embarrasser la banque privée genevoise. C’est l’époque où la chasse à l’éléphant de Juan Carlos au Botswana aux côtés de Corinna zu Sayn-Wittgenstein fait scandale dans la presse. Mirabaud a alors préféré se séparer des fonds pour des raisons de «réputation».
Poliment éconduit par la banque, le roi s’est délesté de la somme en cédant 1 million à une résidente genevoise qui aurait également été son ancienne maîtresse. Le reste de l'argent est majoritairement offert à Corinna zu Sayn-Wittgenstein, par le biais d’une donation. Au total, cette dernière reçoit quelque 65 millions d’euros. La princesse aurait ensuite dépensé ou investi cet argent pour ses propres besoins. Selon elle, cette fortune lui appartient et son origine est parfaitement légitime.
Quatre prévenus à Genève
«En 2012, notre cliente a reçu un cadeau non sollicité de la part du Roi émérite, qui l’a décrit comme une forme de donation pour elle et pour son fils, pour qui il avait de l’affection», indique Robin Rathnell, un avocat de Corinna zu Sayn-Wittgenstein. Selon lui, la donation était clairement documentée en tant que cadeau, et les banques ont effectué les vérifications nécessaires sur ces fonds. «Notre cliente n’a pas sa place dans cette procédure et nous avons hâte de la voir conclue rapidement», indique l’avocat.
À Genève, l’enquête sur cette affaire a mené à la mise en prévention de trois personnes: l’avocat genevois et un dirigeant de la société financière Rhône Gestion, qui administraient la fondation Lucum, ainsi que la princesse Corinna zu Sayn-Wittgenstein.

Fait notable, la banque Mirabaud figure aussi parmi les prévenus. Le procureur Yves Bertossa semble lui reprocher de s’être trop peu interrogée sur les motifs du versement des 100 millions à Juan Carlos. En Suisse, le fait de mettre en prévention une banque pour blanchiment est «un outil de plus en plus utilisé par les autorités de poursuite pénale», soulignait le professeur de droit Alain Macaluso lors d’une récente conférence du Centre du droit de l’entreprise (CEDIDAC) de l’Université de Lausanne.
Immunité royale
À ce stade, ces quatre prévenus bénéficient de la présomption d’innocence. Juan Carlos, aujourd’hui âgé de 82 ans, ne fait pas partie des personnes mises en prévention. Ceci peut s'expliquer par l’immunité que sa fonction de monarque lui conférait entre 2008 et 2012, période durant laquelle il a été en possession des 100 millions de dollars. Contacté, le porte-parole de la maison royale espagnole n'avait pas répondu mardi soir à nos questions sur ces fonds.
Selon nos informations, le cousin de Juan Carlos, Alvaro de Bourbon y Orleans, a été aussi été entendu comme «personne appelée à donner des renseignements». Plusieurs perquisitions ont eu lieu, chez Rhône gestion, chez l’avocat genevois mis en cause et chez Mirabaud. «Notre activité étant soumise à des règles strictes en termes de confidentialité, nous ne sommes pas autorisés à commenter des procédures en cours», a réagi la banque.

De son côté, le dirigeant de Rhône gestion estime n’avoir commis «aucun acte répréhensible», indique son avocat Carlo Lombardini, pour qui le dossier est «vide». «Mon client n’entend pas s’exprimer sur cette affaire à laquelle la justice ne s’intéresse que compte tenu de la notoriété de certains intervenants», ajoute-t-il. Le fait que Rhône Gestion ait été choisie pour gérer la fortune du roi d’Espagne est logique: la société se targuait il y a quelques années de posséder une «très importante clientèle espagnole».
La justice genevoise reste elle aussi discrète sur ce dossier sensible. Ni le service de communication du pouvoir judiciaire, ni le procureur Yves Bertossa ne font de commentaires sur l’affaire. «À l’interne, c’est une affaire verrouillée, dont personne ne parlait, se souvient un ancien procureur. Cela fait partie des quelques dossiers sur lesquels le Parquet ne communique pas du tout.»
Avenir incertain
Afin de faire avancer l'enquête, Yves Bertossa a demandé l’aide de la justice espagnole et s’est rendu à Madrid le 29 octobre. Il y a notamment rencontré son homologue Luis Pastor, avec qui il collabore sur cette affaire.
Le devenir de cette procédure reste incertain. Les faits sont anciens: en 2023 au plus tard, ils seront prescrits, c’est-à-dire trop vieux pour être jugés. Surtout, la nature corruptive des 100 millions versés à Juan Carlos risque d’être difficile à prouver. L’Arabie saoudite n’est pas réputée comme un pays coopératif dans ce genre de dossier et son ambassade à Berne n’a pas réagi à nos questions.
«C’est facile [pour les procureurs] de faire des perquisitions, de bloquer des fonds et de mettre des gens en prévention dans des affaires de blanchiment», notait Carlo Lombardini, l’un des avocats actifs dans ce dossier, lors de la récente conférence organisée par le CEDIDAC à l’université de Lausanne. «Mais il est très difficile d’obtenir une condamnation.»
L'ancienne maîtresse de Juan Carlos s’apprête à l'attaquer en justice
Corinna zu Sayn-Wittgenstein et l’ancien roi d’Espagne Juan Carlos ont été amants entre 2004 et 2009. Restés très proche après leur rupture, ils ont définitivement coupé les ponts suite au fameux voyage au Botswana en 2012. Le scandale provoqué par la diffusion de photos les montrant en train de chasser l’éléphant avait fait l’effet d’une bombe en Espagne, poussant le monarque émérite à couper définitivement les ponts avec son ancienne maîtresse.
Depuis les tensions entre les deux camps sont à leur comble. À tel point que l’aristocrate d’origine danoise s’apprête à lancer une procédure en justice contre Juan Carlos et d’autres personnes «haut placées dans l’Etat espagnol». C’est ce qu’a révélé son avocat à la Tribune de Genève mardi. Corinna zu Sayn-Wittgenstein accuse ces derniers d’avoir conspiré pour détruire sa vie. Selon une déclaration faite récemment sous serment, elle indique avoir été victime de campagnes de dénigrement, de surveillance par les services secrets espagnols et de menaces en raison des informations qu’elle possède.
«Toutes les tentatives raisonnables pour résoudre la situation calmement ont échoué. Notre cliente n'a pas d'autre choix que de suivre une voie légale, indique Robin Rathmell, un de ses avocats à Londres. Cette affaire va mettre en lumière un extraordinaire abus de pouvoir commis dans plusieurs juridictions».
Afin de mener à bien cette procédure judiciaire, elle a également engagé l’avocat James Lewis, représentant actuel des Etats-Unis dans la procédure en cours contre Julian Assange.
L'argent de la monarchie espagnole a toujours aimé la Suisse
Le lien financier entre la Suisse et la famille royale espagnole remonte en 1931. Cette année-là, Alfonse XIII, grand père de Juan Carlos, quitte l’Espagne après la victoire des républicains aux élections municipales. Craignant une révolution dans son pays, il s’installe entre Rome et Ouchy, à l’Hôtel Savoy. Il transfère alors sa fortune en Suisse, au même titre qu’une bonne partie de l’élite espagnole.
«Cet argent sera gérée par un banquier de la SBS, Alfred Kern, indique l’historien de l’université de Genève Sébastien Farré. Il sera le banquier de la famille royale. Le fils de Kern, Pierre, a ensuite repris cette clientèle. Il y a une continuité des comptes de la famille royale depuis 1931.»
Le spécialiste ajoute que des liens financiers profonds existent historiquement entre la Suisse et l’Espagne. «En 1938, on sait par exemple que la SBS prête une forte somme, 20 millions de francs au camp franquiste.»
Petit, Juan Carlos a vécu à Ouchy et sa fille, l’infante Christina, vit aujourd’hui dans la cossue rue des Granges à Genève.
Quand à la justice genevoise, elle est régulièrement en contact avec le pouvoir judiciaire espagnol. Notamment lors de l’affaire Roldan, le directeur général de la Guardia civil condamné à 32 ans de prison pour corruption. Ainsi que dans l’affaire Gürtel qui a fait tomber l’ancien premier ministre espagnol Mariano Rajoy et jeté une ombre sur le parti populaire, également pour des faits de corruption. Dans les deux cas, c'est à Genève que se concentrait une bonne partie des fonds illicites.
Publié: 03.03.2020, 19h42




