cau el comerç entre Sèrbia i Kosova

BIRN, balkans.courriers.info
Kosovo-Serbie : l’effondrement du commerce transfrontalier
Traduit par Stéphane Surprenant
Publié dans la presse : 20 mai 2008
Mise en ligne : lundi 26 mai 2008

Les coûts grimpent pour les entreprises tandis que l’effondrement des échanges commerciaux entre la Serbie et le Kosovo entre dans son quatrième mois. En effet, depuis la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, le commerce transfrontalier rencontre des obstacles tant administratifs, au niveau des douanes, que liés aux tensions entre Serbes et Albanais. Une enquête auprès des entrepreneurs concernés, en Serbie comme au Kosovo, qui déplorent cette situation.

Par Nikola Lazić

Lorsque le Kosovo a proclamé son indépendance de la Serbie il y a plus de trois mois, l’une des premières victimes de la controverse qui a suivi a été le commerce transfrontalier, et ce de part et d’autre de la nouvelle soi-disant frontière.

Aujourd’hui, l’arrêt quasi-total des affaires persiste le long de la frontière que la Serbie continue de considérer comme une simple frontière interne, mais que le Kosovo considère désormais comme une frontière internationale.

Cette interruption est en voie de devenir rapidement le symbole d’un nouveau paysage dans les Balkans.

Les commerçants, gros et petits – qui procèdent en respectant la loi ou non –, affirment d’ailleurs que les échanges commerciaux entre la Serbie et le Kosovo entrent dans une phase inédite de leur dégringolade.

Les causes de cette évolution sont nombreuses, mais sont toutes directement reliées au désaccord fondamental et tendu entre Belgrade et Pristina à propos du statut politique du Kosovo depuis le 17 février 2008, la date de la proclamation de l’indépendance.

Les commerçants les plus importants, les plus expérimentés et qui font transiter les plus gros volumes de marchandises déclarent que des incompatibilité nouvelles – et peut-être inévitables – surgissent entre les règles qui prévalent aux douanes serbes et kosovares.

Parce que les gouvernements serbe et kosovar voient le commerce qui traverse leur frontière commune sous un jour bien différent, même les formulaires des douanes reflètent cette disparité de points de vue. Ainsi, certains camionneurs qui remplissent les conditions requises d’un côté de la frontière sont incapables de franchir la douane de l’autre côté.

« Les entreprises d’exportation de Serbie ont l’obligation légale de traiter le Kosovo comme une partie de la Serbie sur leurs factures. Cependant, les douanes du Kosovo ne laisseront pas entrer de telles marchandises sur leur territoire », explique Nexhat Behluli, propriétaire de Elhan, une entreprise de commerce de la ville de Bujanovac, dans le sud de la Serbie.

De même, bien que les véhicules immatriculés en Serbie puissent entrer au Kosovo, les véhicules portant des plaques d’immatriculation du Kosovo n’ont pas le droit de passer en Serbie. Cette complication ne peut être surmontée que d’une manière plutôt onéreuse, c’est-à-dire en envoyant deux camions simultanément dans la zone frontalière longue de plusieurs kilomètres, où ils peuvent en théorie échanger leurs cargaisons.

Même à des époques plus tourmentées, la Serbie a rarement été coupée commercialement du Kosovo de cette façon. Par exemple, lors des conflits des pénibles années 90 et durant la période très tendue qui a succédé à la guerre de 1999 au Kosovo, les commerçants du sud de la Serbie continuaient à expédier des camions chargés de biens qui roulaient partout dans la province. Leurs partenaires les renvoyaient remplis de nouvelles marchandises destinées à des acheteurs du nord.

En 2002, la Serbie a établi un nouveau régime pour les « exportations » en direction du Kosovo, plaçant le commerce entre la Serbie et le Kosovo sous la loi des douanes et rendant ainsi les marchandises sujettes à des taxes d’accise.

Un commerce autrefois florissant

Spécialisée dans la livraison de matériaux de construction comme des briques et des tuiles, Elhan, la compagnie de Nexhat Behluli, représente une entreprise importante dans le sud de la Serbie. Dotée d’un bras commercial, elle a déjà envoyé environ dix camions par mois au Kosovo, ce qui est beaucoup pour une entreprise de cette taille, avec ses 15 ou 20 employés et une petite flotte de camions aux couleurs de la compagnie, complétée le cas échéant par des véhicules de location. Ces chiffres ne constituent toutefois pas les statistiques officielles de Elhan.

Les flottes combinées des divers commerçants basés dans le sud de la Serbie s’élèvent à environ 300 camions, dont beaucoup ont longtemps parcouru les villes du Kosovo afin d’y décharger leur marchandise et d’en recharger une autre, le long des routes en zigzag de l’ancienne Yougoslavie. Les forts tonnages de cette fébrile industrie locale ont souvent maintenu le coût du transport de marchandises en camionnage lourd en-dessous des 50 centimes d’euro par kilomètre.

Un effondrement perceptible dans toute la Serbie comme au Kosovo

Si les marges de profit sont étroites, le nombre de personne travaillant pour cette industrie et la quantité d’emplois dérivés sont grands. L’effondrement du commerce entre la Serbie et le Kosovo se fait déjà sentir des deux côtés de la frontière.

Par exemple, les clients de Elhan au Kosovo, incapables d’attendre une brèche dans le bouchon frontalier, se sont tournés vers les importateurs grecs, bulgares et turcs pour les matériaux de construction, raconte Nexhat Behluli. Il doivent maintenant payer « 20% de plus pour une moins bonne qualité », sans compter l’inconvénient de travailler sur des chantiers avec des matériaux qui ne leur sont pas familiers, poursuit-il.

Elhan et beaucoup d’autres entreprises subissent le contrecoup de la perte de l’accès au marché du Kosovo. Elles affirment chercher à compenser ces pertes en augmentant leur chiffre d’affaires ailleurs. Mais cela pourrait s’avérer difficile. Nexhat Behluli estime que les pertes de Elhan atteignent déjà « des centaines de milliers d’euros ». Aux yeux des hauts fonctionnaires de Belgrade, la perte du marché kosovar – comparativement minuscule et pauvre – peut sembler une perte moins grande qu’aux commerçants serbes du sud du pays. Mais tant les statistiques que les preuves circonstancielles indiquent que la rupture des affaires peut encore être perceptible à travers toute la Serbie.

Goran Nikolic, expert en économie à la Chambre serbe de commerce, soutient que la Serbie doit reprendre la coopération économique le plus tôt possible.

« Le Kosovo est l’un des rares territoires avec lesquels la Serbie jouit d’une balance exceptionnellement positive, et toute forme de blocage nuirait surtout aux entreprises serbes », constate Goran Nikolić.

Le Bureau officiel des statistiques de Belgrade indique en effet que la Serbie représente le premier partenaire économique du Kosovo, avec 13,6% des importations kosovares en provenance de Serbie. La Chambre de commerce du Kosovo a évalué en 2007 la valeur des échanges commerciaux avec la Serbie à 420 millions d’euros (M€), dont 230M€ de ventes serbes.

Les manufacturiers figurent parmi ceux qui souffrent le plus. Ljubiša Dodić, propriétaire de Sibarflex, un fabricant de métaux résistants à la pression utilisés pour aiguiser, poncer ou broyer des substances dures comme le métal, la céramique et le bois, déclare que son entreprise n’a pas vendu de produits au Kosovo depuis deux mois.

Ljubiša Dodić assure que si Sibarflex, qui emploie 12 personnes, a été initialement en mesure d’absorber la chute de ses revenus – jusqu’à maintenant « des dizaines de milliers d’euros » –, sa compagnie pourrait éventuellement se retrouver coincée dans le cas où ses clients du Kosovo seraient obligés de se tourner vers des fournisseurs alternatifs.

« Je garde le contact avec mes clients, mais je crains qu’ils ne trouvent des fournisseurs d’autres pays », admet-il.

Ljubiša Dodić évoque aussi une « ambiance d’intolérance à l’égard des Albanais après le 17 février » en Serbie, ce qui a eu pour conséquence que ses clients albanais du Kosovo ne viennent plus le voir.

Des expériences similaires, qui sont ordinaires à Bujanovac et dans les alentours près de la frontière, sont vécues également partout en Serbie.

Goran Stojmenović, représentant d’un manufacturier de nourriture pour le bétail basé en Voïvodine, dans le nord de la Serbie, explique que certains de ces meilleurs clients sont des entreprises du Kosovo appartenant à des Albanais.

« Jusqu’à la déclaration d’indépendance, je vendais la cargaison de 25 tonnes d’un camion de nourriture et d’engrais à des clients au Kosovo chaque semaine. Maintenant, les affaires sont suspendues », dit Goran Stojmenović.

La contrebande aussi pâtit de la situation

Peut-être que le changement le plus spectaculaire survenu dans le secteur des échanges transfrontaliers est la réticence apparente de contrebandiers pourtant notoires à prendre des risques dans ce nouvel environnement.

Dejan, un contrebandier basé dans la ville serbe de Vranje, dans le sud du pays, et auparavant voyageur de commerce assidu du Kosovo, confie que la contrebande commerciale a chuté parallèlement au commerce légal, car les individus y pensent désormais à deux fois avant de passer aux actes. Il a personnellement évité de se rendre au Kosovo depuis le 17 février.

« Je ne crois pas que quelque chose m’arriverait, mais je pense qu’il serait sage d’attendre que les tensions se résorbent un peu », reconnaît Dejan. Précisons qu’il a accepté de parler au Balkan Insight à la condition que son nom de famille ne soit pas publié.

Nulle part le changement n’a été plus fortement ressenti que dans le sud de la Serbie, une région depuis longtemps liée au Kosovo par le commerce et, aussi récemment qu’en 2001, par la présence de rebelles albanais. Les insurgés de l’Armée de libération de Preševo, Medvedja et Bujanovac ont combattu les forces de sécurité serbes en 2000-2001.

Goran Tomić, un restaurateur de Bujanovac, raconte que ses meilleurs clients étaient traditionnellement des hommes d’affaires, dont beaucoup venaient pour discuter de contrats transfrontaliers et festoyer en faisant bonne chère et en buvant. « Ils sont rarement venus ces deux derniers mois », dit-il. À entendre les hommes d’affaires interrogés, Goran Tomić pourrait devoir s’habituer à une atmosphère moins festive.

« Le pire, c’est que personne ne sait combien de temps cette situation va durer… », déplore Nexhat Behluli, propriétaire de Elhan.