Premier Ministre Jean Castex, une certaine idée de la Catalogne

Jean Castex, une certaine idée de la Catalogne
L'actuel Premier ministre est un amoureux sincère de la langue catalane, mais il n'a jamais soutenu la cause indépendantiste. Néanmoins, il a voté une motion dénonçant "les violences policières" de Madrid lors du référendum du 1er octobre 2017.
C'est étrange : entre 2014 et 2020, la France aura eu deux Premiers ministres parlant catalan. Rien à voir pourtant entre les deux intéressés. Autant Manuel Valls passait pour un jacobin invétéré, soupçonnant derrière tout locuteur d'une langue régionale un séparatiste en puissance, autant Jean Castex apparaît comme un véritable amoureux des langues minoritaires.
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Commençons par la langue. Bien que né en Gascogne, l'actuel locataire de Matignon maîtrise le catalan, une langue qu'il a perfectionnée notamment auprès de son épouse Sandra, elle-même catalanophone, qu'il a rencontrée dans son village de Valcebollère, où, enfant, il venait soigner son asthme.
Mieux : à Prades, la commune des Pyrénées-Orientales dont il a longtemps été maire, Jean Castex a toujours favorisé la langue catalane. Soutenant le milieu associatif, notamment l'association Casal de del Conflent, qu'il a par exemple aidée à trouver un local suffisamment haut de plafond pour réaliser les fameuses pyramides humaines typiques de la région, dénommées castells (châteaux). Côté enseignement, sa commune accueille une bressola, c'est-à-dire un établissement où tous les cours se déroulent en catalan. "La ville apporte son soutien à cette école, comme aux autres écoles du territoire, via l'entretien des locaux scolaires. La commune prend notamment à sa charge les personnes qui interviennent dans les classes", explique à L'Express Yves Delcor, qui lui a succédé à l'hôtel de ville.
Jean Castex a également fait en sorte que les habitants de sa commune puissent capter les chaînes de télévision de la Catalogne "sud". Enfin, il a régulièrement participé à l'université catalane d'été, qui se déroule à Prades depuis cinquante-deux ans et dont toutes les conférences ont lieu en catalan. En tant que puissance accueillante, c'est même lui qui prononce le discours d'ouverture - en catalan, cela va de soi. "Et c'est lui qui l'écrit", précise Raymond Gual, le trésorier de ladite université.
La culture est une chose, la politique en est une autre. "Il est essentiel de dissiper un amalgame entre défense de la culture catalane et indépendantisme catalan, insiste auprès de L'Express Yves Delcor. Jean Castex, en tant que maire de Prades, a toujours été très attaché à la culture catalane, mais n'a jamais montré la moindre ambiguïté dans son opposition à l'indépendance de la Catalogne. Il n'a signé aucun manifeste concernant la situation politique en Catalogne espagnole." Une position que l'on confirme à l'hôtel Matignon.
La vérité est toutefois un peu différente. Certes, l'actuel Premier ministre a refusé à deux reprises de s'associer aux manifestes lancés le 4 avril 2018 et le 7 octobre 2019 par des maires des Pyrénées-Orientales. Des textes qui ne prenaient pas ouvertement parti en faveur de l'indépendance, mais dont le second demandait la libération des "prisonniers politiques" - expression lourde de sens. En revanche, il a approuvé en 2017 une motion votée à l'unanimité par la communauté de communes Conflent Canigó, qu'il présidait. Adoptée au lendemain du référendum - jugé illégal par Madrid - celle-ci stipule que les élus "s'indignent des violences policières contre les électeurs catalans", "demandent que ces violences cessent car elles sont indignes d'une démocratie" et "expriment leur solidarité avec les élus et le peuple catalan avec lesquels ils partagent une histoire, une culture et une langue". Une tonalité assez différente de celle d'Emmanuel Macron qui, à l'époque, avait pris soin de ne jamais employer l'expression "violences policières", comme on le confirme à l'Elysée. Au contraire, le chef de l'Etat avait apporté un soutien total à Madrid en déclarant : "Il y a un Etat de droit en Espagne avec des règles constitutionnelles, il [le Premier ministre Mariano Rajoy] veut les faire respecter et il a mon plein soutien", avait par exemple déclaré le chef de l'Etat le 27 octobre 2017.
Pas d'ambiguïté, cependant : si le Premier ministre apprécie la culture catalane, il s'est bel et bien toujours opposé aux séparatistes. "Il n'a jamais soutenu le mouvement indépendantiste, indique Jordi Vera, coordonnateur du parti autonomiste "Oui au Pays catalan". En revanche, il considère qu'un arrangement peut être trouvé avec Madrid si le gouvernement espagnol fait preuve de bonne volonté, que les Catalans ont le droit de voter et que personne ne doit être mis en prison dès lors qu'il ne recourt pas à la violence." Claude Ferrer, maire de Prats-de-Mollo-la-Preste, très investi lui aussi dans la "cause catalane", corrobore cette analyse : "Il aime notre culture et souhaite que la démocratie puisse s'exprimer en Catalogne Sud, mais c'est d'abord un serviteur de la République française."
Interprétation confirmée à Paris. Sans même évoquer le sujet sensible de l'indépendantisme catalan, Matignon indique ainsi que le Premier ministre ne prépare aucun projet de loi sur les langues régionales, pourtant en grandes difficultés. Mieux - ou pire, selon les points de vue - le chef du gouvernement apporte son plein soutien à la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer, laquelle a pourtant conduit à une baisse sensible des effectifs en diminuant les coefficients attribués à ces matières.
Conclusion ? Jean Castex est sans aucun doute un amoureux sincère de la langue catalane, mais il entend avant tout être un défenseur de l'Etat central.